La Mort de Personne

PROJET DE MAQUETTE / THEATRE ET OBJETS MOROSOPHIQUES


« Celui qui n’accepte pas ce monde n’y bâtit pas de maison. S’il a froid, c’est sans avoir froid. Il a chaud sans chaleur. S’il abat des bouleaux, c’est comme s’il n’abattait rien ; mais les bouleaux sont là, par terre, et il reçoit l’argent convenu, ou bien il ne reçoit que des coups. Il reçoit les coups comme un don sans signification, et il repart sans s’étonner. »

Henri Michaux, La Nuit remue, 1935

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Autoportrait / Francis Bacon
Personne est comme Tout-Le-Monde. À ceci près qu’elle veut mourir et n’y parvient pas. C’est pas faute de. Mais quoi ? Par exemple. Pourtant.
Merde.
Une quarantenaire privée de sa première personne, asociale, anonyme, un débris de statistiques dérivant peu à peu vers l’état sauvage. Quasi grunge.
Pourquoi donc ?
Prise à rebours dans un rituel de rétrécissement de soi, elle tente d’avoisiner Monsieur Rien, l’autre bout de la chandelle qui ne clignote plus. « Rétrécissement de soi » parce que l’écriture intuitive n’admet pas « suicide ».
C’est dit.
Seule, clouée dans sa cabane en bois d’infortune, elle dialogue avec des voix qui sont comme elle au dehors d’elle-même sans être tout à fait elle-même : Monsieur Ça, Monsieur Essais, Monsieur Allô-Suicide-J’écoute, Madame Tout-Ça-Pour-Ça.
J’en très passe (et des meilleurs).
Jusqu’à ce qu’on tape à la porte et qu’on la rééduque à la vie. Comme qui dirait Victoire.
Parce que la mort c’est bien beau sur le papier jauni, mais qui gardera Grandes-Mirettes et Fol-Épi ?
Faut pas déconner.
Kurt Cobain likes this plot.

 

Avec Louise Wailly
Dramaturgie : Hans Limon
Mise en scène : Louise Wailly
Assistanat à la mise en scène : Camille Dupond
Création décors et lumières : Brice Nouguès
Création sonore : Loïc Lefoll
Regard extérieur : Claire Dancoisne

Production maquette en cours

Le personnage de Personne, aussi improbable et truculent soit-il, est né d’un constat bien réel : celui de la prégnance du phénomène suicidaire en France et plus globalement dans nos sociétés modernes, de la difficulté croissante qu’éprouvent les individus à porter leurs identités au sein d’organismes intersubjectifs toujours un peu plus grands et toujours un peu moins solidaires, et de la nécessité conséquente d’exorciser, par l’écriture et la scène, au moyen de procédés alliant la voix au geste, l’humain à l’objet, la comédie au drame, les pensées dépressives et mortifères pouvant résulter d’une forme de solitude d’autant plus inédite dans l’histoire de l’humanité qu’elle s’accompagne bien souvent d’une hypercommunication et d’une hyperconnexion.

Personne, quarantenaire symbolique, recluse dans sa cabane en bois, s’est confortablement lovée dans ce que le sociologue David Lebreton appelle l’état de « blancheur », une pause dans le cours de son existence, une mort qui a toutes les apparences du suicide. Elle cherche à disparaître d’elle-même, à gommer les signes de celle qu’elle fut autrefois, s’enchaînant à un rituel parodique d’autodestruction qui, la menant de sa boîte de PanMort à son four intérieur, lui fait endosser une multitude de rôles qui lui permettent de mourir par procuration, redoublant à chaque fois d’inventivité dans le choix de ses personnages et de ses fausses morts, parlant par leurs bouches et leur faisant dire, parfois mais pas toujours, ce qu’elle a dans le cœur et sur l’estomac.

À travers Personne, c’est toute l’absurdité de la dépression et du suicide qui se manifeste avec fracas. C’est pourquoi la quarantenaire, quoique désincarnée, incarne à elle seule plus de vingt personnages, parfois allégoriques, parfois célèbres, qui s’entremêlent et créent une polyphonie.

Madame Rien : la mort
Madame Tout-Ça-Pour-Ça : la dépression
Madame Ornicar : la scientifique
Monsieur Four-Intérieur : la conscience
Monsieur Ça : Freud
Madame Nulle-Part : la voix-off
Monsieur Allô-Suicide-J’écoute : SOS Amitié
Madame Qui-Dit-Quoi-Faire : les didascalies
Monsieur Qui-Qu’a-Dit-Ça : les citations
Madame Testament : la religion
Monsieur Trois-Quatorze : le suicide
Madame Pile-À-L’heure : les chiffres
Madame La Petite Personne : Personne enfant
Madame Rêve : les idéaux
Monsieur Père-Michel : Montaigne
Monsieur Muse : le poète
Madame Tout-Là-Bas : l’évasion
Monsieur Tout-Le-Monde : le public

Chaque personnage, doté d’un langage particulier, est rendu presque tangible par la voix de Personne, elle-même ancrée dans un objet particulier : Monsieur Ça parle à travers le miroir, Monsieur Allô-Suicide-J’écoute à travers le téléphone, Madame Tout-Ça-Pour-Ça par une trappe creusée dans le sol. Il s’agit donc de faire œuvre de théâtre d’objet total, afin de figurer sur scène, autant que possible, comme par une cartographie vivante, l’esprit de Personne, de sorte qu’on ne puisse savoir si l’espace représente un rêve, une chambre d’hôpital, une cabane en bois, une hallucination dramaturgique, ou tout simplement un artifice burlesque.
L’intention globale de ce seul en scène, autant nourri de littérature – Les Souffrances du jeune Werther de Goethe, La Porte étroite de Gide – que de sociologie – les travaux de David Le Breton sur la blancheur, Simon Critchley sur les lettres de suicide, Durkheim, Brierre de Boismont, Hervé Guillemain – ou encore de philosophie – Montaigne, Schopenhauer – est à la fois de donner à éprouver, en un seul personnage, et sur les modes poétique et morosophique, c’est-à-dire celui du savant fou, le drame de la vie qui se perd à la recherche de la mort, drame hélas prégnant ne serait-ce qu’en France où les derniers chiffres font état de neuf-mille morts volontaires par an, et de propulser vers Monsieur Tout-Le-Monde un message empreint d’espoir et de tendresse, dont les échos sont des appels à la vie dans sa beauté et sa rude simplicité.

C’est pourquoi le spectacle est conçu comme un véritable cheminement intérieur depuis les ténèbres jusqu’à la lumière, au cours duquel la dépression, le suicide et la mort sont respectivement abordés de front pour être transcendés dans une ode à la vie, une communion de chacun avec chacun. La Mort de Personne est donc une célébration du chaos à l’œuvre en l’être humain, de son élan primaire, source de dérèglements comme de créations, de conflits comme de convergences, et c’est d’ailleurs en se greffant sur le modèle d’une psychanalyse fictive doublée d’une « nanamnèse » que le récit, porté par une voix-off – Madame Nulle-Part – assurant la liaison entre les différentes pantalonnades de ce carnaval plus et moins sérieux qu’il n’y paraît, prend une dimension universelle, exemplaire, le seul en scène s’achevant dans le public, Personne ayant recentré ses voix en une seule – la sienne – et pouvant désormais se mêler aux autres, tant familiers qu’étrangers – après cette pause avec elle-même.

Redevenant ainsi quelqu’un : Victoire !

Hans Limon